Face au manque d’eau, l’amandier peut-il reconquérir la plaine de la Crau ?

Dans la plaine de la Crau et plus largement en Provence, l’amandier retrouve progressivement une place dans les stratégies de diversification agricole.

Modifié : 9 septembre 2026 à 10h13

Face au manque d’eau, l’amandier peut-il reconquérir la plaine de la Crau ?

Symbole de la Provence, l’amandier séduit à nouveau les agriculteurs.

 

Dans la plaine de la Crau et plus largement en Provence, l’amandier retrouve progressivement une place dans les stratégies de diversification agricole. La relance de la filière française répond à une demande croissante pour des produits locaux, tandis que le changement climatique pousse les exploitants à repenser leurs cultures. Mais si l’amandier supporte mieux la sécheresse que certaines espèces, il n’est pas pour autant une culture « sans eau ». Entre irrigation raisonnée, choix des sols, gel printanier et rentabilité, son retour soulève autant d’espoirs que de questions.

Pendant longtemps, l’amandier a fait partie des paysages caractéristiques du Midi. Pourtant, la culture a fortement reculé en France au fil des décennies, confrontée notamment à la concurrence des productions étrangères et à une rentabilité difficile à maintenir pour les exploitations françaises.

La tendance s’inverse toutefois progressivement. Les statistiques agricoles montrent une progression des surfaces consacrées aux amandes : en 2023, la France comptait 2 333 hectares de vergers d’amandiers et une production récoltée de 2 125 tonnes. Ces chiffres témoignent d'une filière désormais en phase de reconquête, même si la production française reste très éloignée de la consommation nationale.

Une demande française qui redonne de l'intérêt à l'amandier

La relance de la filière repose notamment sur l’existence de débouchés pour une amande française identifiable et produite localement. Nougatiers, calissonniers, chocolatiers, confiseurs et pâtissiers recherchent davantage une origine française, notamment pour des productions à plus forte valeur ajoutée.

Le ministère de l’Agriculture estime ainsi la consommation française à environ 45 000 tonnes par an, très largement supérieure à la production nationale. Dans les années 2021 et 2022, celle-ci se situait autour de 500 tonnes, avant une nette progression attendue en 2023 et 2024. Le ministère souligne également le potentiel de développement de la filière sur des marchés à forte valeur ajoutée.

La Provence dispose de plusieurs atouts pour accompagner cette dynamique : un climat méditerranéen favorable, une tradition arboricole et la proximité de nombreux transformateurs. Le CTIFL observe lui aussi un regain d’intérêt pour la culture de l’amande dans le sud de la France, porté à la fois par la demande et par la mobilisation de la filière.

Pour les exploitations agricoles, l’amandier peut donc constituer une piste de diversification parmi d’autres. Son implantation s'inscrit cependant dans une logique de long terme : créer un verger suppose de choisir soigneusement la parcelle, les variétés et les porte-greffes, tout en anticipant les conditions climatiques auxquelles les arbres seront confrontés plusieurs années plus tard.

Un arbre méditerranéen… qui a tout de même besoin d’eau

C’est sans doute le principal paradoxe de l’amandier. Son image d’arbre méditerranéen, capable de pousser dans des environnements secs, peut donner l’impression qu’il constitue une réponse évidente au manque d’eau.

La réalité est plus nuancée.

Les travaux du CTIFL consacrés à l’amandier portent précisément sur l’adaptation des pratiques d’irrigation aux nouvelles conditions climatiques, aux variétés et aux différents types de vergers. L'objectif est notamment de mieux ajuster les apports d’eau aux besoins réels de l'arbre.

Un rapport public consacré à la gestion de l’eau indique que les besoins des amandiers sont légèrement supérieurs à ceux de la vigne, avec une particularité importante : les besoins sont davantage concentrés au printemps qu’au cœur de l’été. Le document évoque une référence d'environ 3 000 m³ d'eau par hectare pour les amandiers, avec une irrigation optimisée notamment par le goutte-à-goutte. Il fait également état d’environ 800 hectares de vergers d’amandiers replantés en Provence dans le cadre de la relance de la filière.

Autrement dit, l’enjeu n’est pas nécessairement de cultiver sans irrigation, mais de mieux utiliser chaque apport d’eau. Goutte-à-goutte, suivi de l’humidité du sol et adaptation des pratiques font partie des solutions étudiées pour améliorer l’efficience de l’irrigation.

Une question particulièrement importante dans les Bouches-du-Rhône, où l’agriculture repose historiquement sur des réseaux d’irrigation. Les services de l’État rappellent que le climat du département, marqué par des étés secs et chauds, rend l’irrigation essentielle au maintien et à la diversification de nombreuses cultures.

La Crau face à un nouveau défi climatique

Le contexte actuel renforce cette réflexion. À l’été 2026, les services de l’État ont notamment fait état d’une dégradation de la situation hydrologique dans plusieurs secteurs des Bouches-du-Rhône, avec une baisse des niveaux des cours d’eau et des nappes après plusieurs semaines de températures élevées et de faibles précipitations. Au 31 juillet, plusieurs secteurs étaient placés en alerte renforcée tandis que le reste du département demeurait en vigilance.

Pour les agriculteurs de la Crau, le choix d'une nouvelle culture ne peut donc plus seulement être guidé par le rendement potentiel. La disponibilité future de l'eau, les possibilités d'irrigation et la capacité d'une culture à supporter des épisodes climatiques plus irréguliers deviennent des critères déterminants.

Mais l’amandier n’est pas à l’abri des autres conséquences du changement climatique. Le CTIFL travaille notamment sur l’adaptation du matériel végétal et des vergers aux nouvelles conditions pédoclimatiques. Le choix des variétés et des porte-greffes doit permettre de mieux répondre aux particularités de chaque terroir.

La floraison précoce de l’amandier constitue également un point de vigilance : un épisode de gel tardif peut compromettre une partie de la récolte. À l’inverse, les épisodes de chaleur et les périodes de stress hydrique peuvent affecter le développement et le rendement des arbres.

Et aux portes de la Camargue ?

La question mérite d’être posée dans un territoire agricole voisin comme la Camargue, mais la réponse ne peut pas être transposée automatiquement depuis la Crau.

Le delta du Rhône possède des caractéristiques pédologiques et hydrologiques très particulières. Le Parc naturel régional de Camargue identifie notamment trois facteurs déterminants pour l’agriculture : la topographie, la salinité et la texture des sols. La présence du sel est particulièrement importante dans les terres basses, tandis que certaines cultures irriguées par submersion participent au dessalement des terres.

Les réseaux hydrauliques jouent ainsi un rôle essentiel dans le fonctionnement agricole du territoire. Les services de l’État soulignent eux aussi que l’irrigation et l’assainissement sont indispensables dans les Bouches-du-Rhône, notamment pour lutter contre la salure des terres basses de Camargue.

Dans ces conditions, l’éventuelle implantation d’amandiers aux portes de la Camargue nécessiterait une analyse très précise de chaque parcelle : qualité et profondeur du sol, drainage, salinité, disponibilité de l’eau et exposition aux différents risques climatiques. Il serait donc prématuré d’imaginer l’amandier comme une réponse généralisable à l’ensemble du delta.

Une diversification prometteuse, mais pas une solution miracle

Le retour de l’amandier en Provence répond à une logique économique et agricole réelle. Il permet de diversifier certaines exploitations, de participer à la relocalisation d’une production aujourd’hui largement dépendante des importations et de répondre à la demande de professionnels souhaitant travailler avec une matière première française.

Pour la plaine de la Crau et les Bouches-du-Rhône, cette culture peut donc représenter une piste intéressante. Mais elle ne saurait être présentée comme une réponse simple au manque d’eau.

L’amandier reste un arbre fruitier dont la productivité dépend de nombreux facteurs : disponibilité de l’eau, qualité du sol, choix variétal, conduite du verger, risques climatiques et débouchés économiques. La véritable adaptation pourrait finalement résider moins dans le choix d’une culture « miracle » que dans une diversification raisonnée, adaptée aux caractéristiques de chaque territoire.

Dans une Provence confrontée à des épisodes de sécheresse plus fréquents et à une ressource en eau sous pression, la question n’est donc peut-être plus seulement de savoir quelle culture planter, mais surtout quelle culture sera capable de trouver son équilibre avec l’eau disponible demain.