LIGNE THT FOS-JONQUIÈRES : L'ÉTAT ACCÉLÈRE, ARLES ET LA CAMARGUE REFUSENT DE BAISSER LES BRAS

Le projet de ligne à très haute tension entre Fos-sur-Mer et Jonquières avance. Après la décision du préfet, les opposants réclament toujours une alternative au tracé aérien. Décryptage des enjeux pour Arles et la Camargue.

Modifié : 9h39

LIGNE THT FOS-JONQUIÈRES : L'ÉTAT ACCÉLÈRE, ARLES ET LA CAMARGUE REFUSENT DE BAISSER LES BRAS

Ligne THT : Arles et la Camargue mobilisées avant l'enquête publique

 

Le projet de ligne à très haute tension (THT) entre Jonquières-Saint-Vincent et Fos-sur-Mer vient de franchir une étape décisive. Le préfet des Bouches-du-Rhône a signé, mardi 13 octobre, l'arrêté ouvrant la voie à l'enquête publique préalable à la déclaration d'utilité publique. Une avancée majeure pour l'État et Réseau de transport d'électricité (RTE), mais une nouvelle source de colère pour les opposants. À Arles, où la mobilisation rassemble élus, agriculteurs, associations et défenseurs du patrimoine naturel, le bras de fer se poursuit. Au cœur du désaccord : une ligne aérienne de 65 kilomètres et 145 pylônes, destinée à accompagner la transformation industrielle de Fos-sur-Mer, mais dont les conséquences sur les paysages, les terres agricoles et la biodiversité suscitent de profondes inquiétudes.

Une étape décisive franchie le 13 octobre

Le calendrier s'accélère pour la future ligne électrique à très haute tension entre le Gard et les Bouches-du-Rhône.

Selon les informations publiées par La Provence et confirmées par Le Monde, le préfet des Bouches-du-Rhône, Jacques Witkowski, a signé mardi 13 octobre l'arrêté engageant la procédure d'enquête publique préalable à la déclaration d'utilité publique du projet.

Cette enquête doit se dérouler du 9 novembre au 8 décembre 2026, sous réserve des modalités définitives précisées dans l'arrêté et son avis officiel.

Une commission d'enquête composée de cinq membres, désignés par le tribunal administratif, sera chargée de recueillir les observations du public.

La procédure devra permettre d'examiner les arguments des partisans et des opposants au projet, ses conséquences environnementales, économiques et agricoles, ainsi que les éventuelles mesures destinées à en limiter les effets.

Attention toutefois : cette nouvelle étape ne signifie pas que les travaux sont autorisés à commencer immédiatement.

L'enquête doit encore se tenir, la commission devra remettre ses conclusions et l'autorité compétente devra se prononcer sur la déclaration d'utilité publique.

L'enjeu est considérable : une telle déclaration permettrait à l'État de reconnaître officiellement l'intérêt général du projet et de poursuivre les procédures nécessaires à sa réalisation.

Pour les opposants, l'ouverture de cette enquête marque néanmoins une accélération préoccupante d'un dossier dont ils contestent toujours les choix fondamentaux.

Un chantier de 65 kilomètres et 145 pylônes

Le projet porté par RTE prévoit la construction d'une liaison aérienne à deux circuits de 400 000 volts entre le poste électrique de Jonquières, situé à Jonquières-Saint-Vincent dans le Gard, et celui de Feuillane, à Fos-sur-Mer.

Les chiffres donnent la mesure de l'ouvrage :

  • 65 kilomètres de lignes aériennes.

  • 145 pylônes prévus sur le parcours.

  • Des pylônes généralement hauts de 40 à 60 mètres, hors configurations particulières.

  • Un espacement moyen de 300 à 500 mètres entre les pylônes.

  • Environ 25 kilomètres dans la partie agricole septentrionale du parc naturel régional de Camargue, selon RTE.

Le tracé concerne notamment les territoires de Beaucaire, Bellegarde, Fourques, Arles, Saint-Martin-de-Crau et Fos-sur-Mer.

Il traverse ou longe plusieurs secteurs à forts enjeux agricoles, paysagers et écologiques, de la Terre d'Argence à la Camargue et à la Crau.

Cette infrastructure doit répondre à la croissance des besoins électriques de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, particulièrement dans le cadre de la décarbonation des industries existantes et de l'implantation de nouvelles activités.

Pourquoi l'État et RTE défendent-ils cette ligne ?

Pour comprendre le projet, il faut regarder du côté de Fos-sur-Mer.

Le territoire concentre des activités industrielles très consommatrices d'énergie : sidérurgie, métallurgie, pétrochimie, logistique et futurs projets de production d'hydrogène.

La transformation de ces industries suppose de remplacer progressivement certaines consommations d'énergies fossiles par de l'électricité.

Selon RTE, le réseau actuel doit donc être renforcé afin de répondre à ces nouveaux besoins et de sécuriser l'approvisionnement électrique.

Le gestionnaire du réseau considère qu'une liaison aérienne à 400 000 volts représente la solution la mieux adaptée aux puissances nécessaires et au calendrier industriel envisagé.

RTE souligne également avoir travaillé sur le choix d'un fuseau de moindre impact, destiné notamment à éviter les zones les plus urbanisées et plusieurs espaces naturels sensibles.

À proximité de Fos-sur-Mer, le tracé s'appuierait ainsi en partie sur des infrastructures existantes, notamment le corridor de la route nationale 568.

À l'approche d'Arles, il contournerait la ville par l'ouest.

Pour le gestionnaire du réseau, les alternatives souterraines présentent des difficultés importantes : coût, complexité technique, besoin d'installations supplémentaires et délais incompatibles, selon lui, avec les échéances industrielles.

RTE estime que certaines solutions alternatives en courant continu ne pourraient pas être réalisées avant les années 2035 à 2037.

L'État défend donc un projet présenté comme nécessaire à la compétitivité industrielle, à la transition énergétique et au maintien de l'emploi.

Mais c'est précisément cette justification qui suscite une interrogation chez les opposants : peut-on poursuivre un objectif de décarbonation en faisant peser de nouvelles contraintes environnementales sur un territoire aussi fragile que la Camargue ?

À Arles, une opposition qui dépasse les clivages politiques

Arles occupe désormais une place centrale dans la contestation.

Le 19 septembre dernier, environ 2 500 personnes se sont retrouvées au théâtre antique à l'appel du collectif THT 13/30.

Agriculteurs, éleveurs, représentants du tourisme, associations environnementales, habitants et élus de sensibilités politiques très différentes ont participé à ce rassemblement.

La manifestation a été marquée par la signature du « Serment d'Arles », appelant à rechercher une solution conciliant développement industriel, transition énergétique, préservation agricole et protection du patrimoine.

Selon Le Monde, 140 élus ont soutenu cette initiative.

La mobilisation a notamment réuni le maire d'Arles Patrick de Carolis, la sénatrice Marie-Arlette Carlotti, la députée Delphine Batho et l'ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen.

Le maire d'Arles défend depuis plusieurs mois une position claire : la nécessité d'alimenter les industries de Fos ne justifie pas, à ses yeux, le choix du tracé aérien actuel.

Son argument est aussi économique.

Les communes traversées subiraient les contraintes de l'infrastructure sans bénéficier nécessairement des emplois industriels que celle-ci permettrait de développer plus au sud.

Cette distinction entre territoires bénéficiaires et territoires supportant les nuisances est devenue l'un des arguments majeurs de la contestation.

La Ville d'Arles estime également que les terres agricoles, le patrimoine naturel et les paysages constituent des richesses économiques qu'il serait dangereux de fragiliser.

Le tourisme, l'agriculture et l'attractivité du territoire participent eux aussi à l'emploi local.

C'est pourquoi la municipalité réclame une étude sérieuse de solutions alternatives, notamment enterrées.

Arles, Camargue, Crau : pourquoi ce tracé inquiète autant

Sur le territoire arlésien, le débat ne se résume pas à la présence de pylônes dans le paysage.

Les conséquences potentielles concernent plusieurs secteurs.

L'agriculture d'abord.

Les exploitations agricoles traversées ou proches du tracé redoutent l'implantation de pylônes dans leurs parcelles, des contraintes de circulation pour les engins, des difficultés d'exploitation et des effets durables sur l'utilisation des terres.

Dans le pays d'Arles, où coexistent riziculture, élevage, cultures céréalières, maraîchage et production de foin de Crau, la préservation du foncier constitue un enjeu majeur.

Pour les agriculteurs, il ne s'agit pas seulement d'une question esthétique : chaque nouvelle contrainte d'aménagement peut compliquer une activité déjà confrontée à des pressions économiques, climatiques et foncières importantes.

La biodiversité ensuite.

La Camargue et la Crau abritent des milieux naturels d'une richesse exceptionnelle.

Oiseaux migrateurs, espèces protégées, zones humides et habitats naturels font partie des éléments que les associations demandent de prendre en compte.

Les opposants redoutent notamment les risques de collision des oiseaux avec les câbles électriques, les conséquences des travaux et l'artificialisation liée à l'implantation des supports.

RTE affirme avoir étudié ces enjeux et prévu des mesures d'évitement, de réduction et de compensation.

Le niveau réel de ces impacts et l'efficacité des mesures proposées devront cependant être examinés dans le cadre de l'enquête.

Enfin, les paysages et le tourisme.

La valeur du territoire arlésien repose aussi sur son identité.

La Camargue, les paysages de Crau, les espaces agricoles et le patrimoine historique constituent un ensemble reconnu bien au-delà de la région.

Les opposants craignent que l'arrivée de nouveaux pylônes de plusieurs dizaines de mètres de hauteur ne modifie durablement ces paysages.

RTE répond que le tracé resterait à distance de la ville historique d'Arles et de plusieurs secteurs patrimoniaux sensibles.

Le désaccord porte donc sur l'appréciation de l'impact territorial global, au-delà du seul centre historique.

Le collectif THT 13/30 ne conteste pas le besoin d'électricité

C'est un point essentiel pour comprendre ce dossier.

Les opposants ne rejettent pas nécessairement la décarbonation des industries de Fos-sur-Mer ni le renforcement du réseau électrique.

Le collectif THT 13/30, qui réunit plusieurs dizaines d'associations et d'organisations, affirme au contraire soutenir ces objectifs.

Son désaccord porte principalement sur la technologie retenue, le tracé et les conséquences territoriales de la solution aérienne.

Il défend une autre approche, reposant notamment sur des infrastructures souterraines et sur une restructuration plus large du réseau électrique régional.

Les opposants souhaitent également que soit mieux prise en compte la sécurisation de l'alimentation électrique du sud-est de la France, notamment autour du poste de Tavel.

Leur raisonnement consiste à considérer le problème dans sa globalité, plutôt que de traiter uniquement la liaison entre Jonquières et Fos.

Des propositions alternatives ont été présentées et étudiées, mais elles ne font toujours pas consensus.

RTE considère qu'elles impliqueraient des investissements supplémentaires considérables et des délais trop importants.

Le collectif conteste cette analyse et estime que les comparaisons financières doivent également intégrer les coûts environnementaux, fonciers et territoriaux de la solution aérienne.

Dans une publication de juillet 2026, il avance ainsi plusieurs scénarios d'investissement évalués à plusieurs milliards d'euros pour des capacités électriques différentes.

Ces estimations sont défendues par le collectif et ne constituent pas des coûts indépendamment validés pour des projets strictement équivalents.

C'est l'une des difficultés du débat : les solutions comparées n'offrent pas nécessairement les mêmes capacités, les mêmes calendriers ni les mêmes caractéristiques techniques.

Une demande directement adressée au président de la République

La mobilisation a franchi une nouvelle étape cette semaine.

Le 13 octobre, le collectif THT 13/30 a annoncé avoir adressé au président de la République le serment des élus adopté lors du rassemblement du 19 septembre à Arles.

Dans un courrier daté du 8 octobre, les représentants du collectif demandent un entretien avec Emmanuel Macron afin de présenter leur solution alternative.

Ils s'inquiètent d'une déclaration d'utilité publique qu'ils jugent précipitée et réclament la reprise d'un dialogue approfondi.

Ce courrier illustre la volonté des opposants de porter désormais le dossier au plus haut niveau de l'État.

Leur objectif est d'obtenir un réexamen des différentes solutions avant que la procédure administrative ne rende le choix du tracé aérien difficile à remettre en cause.

Mais la signature de l'arrêté préfectoral du 13 octobre montre que l'État poursuit, pour le moment, le calendrier de son projet.

Des élus de tous bords contre le tracé actuel

Autre particularité du dossier : la contestation ne se limite pas à une opposition politique traditionnelle.

Elle rassemble des responsables locaux de droite, de gauche, du centre et des mouvements écologistes.

Le maire d'Arles Patrick de Carolis s'est clairement engagé contre le tracé aérien.

Les présidents des régions Provence-Alpes-Côte d'Azur et Occitanie, Renaud Muselier et Carole Delga, ont également fait part de leurs inquiétudes face à l'hypothèse d'un passage en force.

Dans le Gard, plusieurs communes concernées contestent aussi les conséquences du projet.

La mobilisation s'étend ainsi de la Terre d'Argence aux territoires camarguais, jusqu'aux communes de la Crau.

Cette convergence politique inhabituelle traduit l'importance locale du dossier.

Pour ces élus, la transition énergétique ne peut réussir durablement sans une adhésion suffisante des populations concernées.

L'enquête publique : une occasion décisive pour les habitants

La prochaine grande échéance est désormais fixée au 9 novembre.

Durant l'enquête publique, les habitants, associations, exploitants agricoles, collectivités et entreprises pourront prendre connaissance du dossier et formuler leurs observations selon les modalités officielles qui seront publiées.

Cette participation est importante, car elle doit permettre à la commission d'enquête d'évaluer les conséquences du projet et les arguments développés par les différentes parties.

La commission pourra formuler des observations, recommandations ou réserves dans ses conclusions.

Son avis ne constituera toutefois pas, à lui seul, la décision finale de l'État.

Pour les opposants, l'objectif sera de démontrer que les impacts du tracé aérien sont trop importants ou que d'autres solutions méritent un examen supplémentaire.

Pour RTE, il s'agira de défendre la nécessité de l'ouvrage et de justifier les choix techniques et environnementaux réalisés.

L'enquête représente ainsi une étape majeure du processus, sans préjuger de son issue.

Le véritable débat : comment concilier industrie et protection du territoire ?

Derrière le conflit autour de la ligne THT se dessine une question plus vaste.

Fos-sur-Mer doit faire évoluer son appareil industriel pour réduire ses émissions et maintenir son attractivité économique.

Mais cette transformation nécessite des infrastructures qui débordent largement le périmètre de la zone industrialo-portuaire.

Arles, la Camargue, la Crau et la Terre d'Argence sont directement concernées par les choix effectués.

C'est ce déséquilibre territorial que les opposants dénoncent.

Les défenseurs du projet soulignent l'urgence de la décarbonation et les impératifs industriels.

Les opposants répondent que la transition écologique ne peut se faire au détriment d'autres composantes essentielles de l'environnement.

Entre ces deux positions, la question des alternatives techniques et de leur coût réel reste déterminante.

La véritable interrogation n'est donc pas de savoir s'il faut fournir davantage d'électricité aux industries de Fos-sur-Mer. Sur ce besoin, un large consensus existe. Elle est de déterminer si le tracé aérien actuellement défendu par RTE représente réellement la meilleure solution pour l'ensemble du territoire.

À Arles, la mobilisation a démontré sa capacité à réunir des milliers de personnes et des élus de toutes sensibilités.

Mais avec l'ouverture prochaine de l'enquête publique, le débat entre désormais dans une phase administrative et technique particulièrement décisive.

Le mois de novembre dira si cette contestation peut encore peser sur l'avenir du projet.