DZ Mafia : comment l’organisation criminelle marseillaise résiste aux arrestations et étend son emprise

Narcotrafic, assassinats, blanchiment, recrutement de mineurs et implantation dans le Gard : fragilisée par une offensive judiciaire d'ampleur, la DZ Mafia conserve une capacité d'action qui inquiète les autorités.

Modifié : 12h06

DZ Mafia : comment l’organisation criminelle marseillaise résiste aux arrestations

Près de 500 membres présumés derrière les barreaux en deux ans, plusieurs responsables incarcérés, des millions d'euros de patrimoine saisis : la DZ Mafia a subi une offensive judiciaire majeure. Pourtant, le groupe criminel marseillais est loin d'avoir disparu. Sa capacité à maintenir ses réseaux malgré les arrestations, à poursuivre ses activités financières depuis l'extérieur des prisons et à étendre son influence sur d'autres territoires révèle les nouvelles méthodes du narcobanditisme français. De Marseille au Gard, en passant par plusieurs villes françaises, l'organisation reste au cœur des préoccupations des enquêteurs.

Une organisation fragilisée, mais toujours opérationnelle

La DZ Mafia a connu une ascension particulièrement rapide dans le paysage criminel marseillais. Son nom s'est imposé au cours des affrontements sanglants qui ont opposé plusieurs réseaux pour le contrôle du trafic de stupéfiants, notamment en 2023, année marquée par une succession de règlements de comptes meurtriers.

Trois ans plus tard, le rapport de force a évolué. Les autorités ont considérablement intensifié leur action contre cette organisation. Selon une enquête publiée dans Le Figaro le 2 novembre 2026, 472 membres ou membres présumés auraient été incarcérés entre 2024 et 2025. Ce chiffre témoigne de l'ampleur des opérations judiciaires, sans pour autant correspondre à autant de condamnations définitives.

Car l'une des principales difficultés des enquêteurs tient à la capacité de renouvellement de ces réseaux. L'incarcération d'un responsable ne signifie pas nécessairement la disparition des activités qu'il supervisait. Les équipes peuvent continuer à fonctionner grâce à des intermédiaires, des logisticiens et des exécutants, tandis que de nouveaux responsables prennent progressivement le relais.

La DZ Mafia ne repose donc pas uniquement sur quelques figures identifiées par les services de police. Elle s'appuie sur un ensemble de personnes aux fonctions complémentaires : gestion des points de vente, approvisionnement, collecte des recettes, transport, intimidation et blanchiment.

Cette organisation en réseau rend son démantèlement particulièrement complexe. Les autorités doivent désormais s'attaquer à l'ensemble de son fonctionnement, bien au-delà des seuls trafiquants présents sur les points de deal.

Des responsables soupçonnés de continuer à diriger depuis la prison

L'un des éléments les plus préoccupants concerne la capacité présumée de certains dirigeants à conserver une influence sur leurs activités malgré leur incarcération.

Les investigations conduites par la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille ont notamment mis en évidence un fonctionnement autour de plusieurs chefs présumés, décrits par les enquêteurs comme un « triumvirat ». Parmi les figures citées dans les procédures figurent Amine Oualane, surnommé « Mamine », Gabriel Ory et Mehdi Z.

Les magistrats soupçonnent certains responsables d'avoir continué à donner des instructions depuis leur lieu de détention, en s'appuyant sur des relais extérieurs et des moyens de communication clandestins.

L'opération judiciaire menée en mars 2026 a notamment mis en lumière le rôle présumé d'un avocat lyonnais, soupçonné d'avoir facilité les communications d'un dirigeant incarcéré dans un quartier spécialisé dans la lutte contre la criminalité organisée. L'avocat a été mis en examen puis placé en détention provisoire.

Cette affaire illustre une réalité nouvelle pour les enquêteurs : neutraliser physiquement les dirigeants ne suffit pas toujours à interrompre les activités d'une organisation criminelle. Il faut également identifier et poursuivre les personnes susceptibles de maintenir les liens entre les responsables emprisonnés et leurs réseaux extérieurs.

Mars 2026 : l'opération Octopus frappe au cœur de l'organisation

Le 9 mars 2026, la Gendarmerie nationale a lancé une opération d'envergure baptisée « Octopus ». Plus de 1 000 militaires ont été mobilisés pour intervenir simultanément dans plusieurs départements et établissements pénitentiaires.

Cette opération, préparée à partir de plusieurs mois d'investigations, avait pour objectif de frapper différents niveaux de l'organisation : dirigeants présumés, intermédiaires, logisticiens et personnes soupçonnées de participer au financement des activités criminelles.

Le bilan détaillé publié par la Gendarmerie nationale le 14 mars fait état de 42 objectifs interpellés, dont 33 personnes arrêtées dans six départements et neuf extraites de différents établissements pénitentiaires.

Vingt-six personnes ont ensuite été présentées à un magistrat. Quinze ont été placées en détention provisoire et onze sous contrôle judiciaire.

Les saisies réalisées dépassent les quatre millions d'euros. Elles comprennent notamment 19 véhicules, des objets de luxe, des armes, des sommes d'argent, des cryptomonnaies, des comptes bancaires et plusieurs biens immobiliers.

Un point mérite d'être précisé : le communiqué de la Gendarmerie évoque 43 individus interpellés dans son introduction, mais détaille ensuite 42 objectifs dans son bilan opérationnel. C'est ce dernier décompte qui est retenu ici.

Au-delà des arrestations, l'opération marque une évolution dans la stratégie judiciaire. Il ne s'agit plus seulement de poursuivre les auteurs présumés de violences ou les vendeurs de stupéfiants, mais de s'attaquer à toute l'infrastructure économique et logistique permettant au groupe de fonctionner.

Le blanchiment, un enjeu central pour affaiblir la DZ Mafia

Derrière les règlements de comptes et les trafics se trouve une économie criminelle particulièrement lucrative.

En mars 2026, le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone, a évoqué des bénéfices susceptibles d'atteindre 300 000 euros par mois pour chacun des principaux cadres dirigeants. Cette estimation concerne les profits présumés de ces responsables et ne constitue pas une évaluation du chiffre d'affaires global de l'organisation.

Pour les enquêteurs, l'enjeu est désormais de comprendre comment ces revenus sont collectés, dissimulés et réinjectés dans l'économie légale.

Les investigations ont notamment identifié des investissements dans l'immobilier et différents commerces, ainsi que des sociétés susceptibles de servir de supports au blanchiment. Des structures spécialisées dans la location de véhicules ou la formation figurent parmi les activités examinées.

Autre mécanisme identifié : la hawala, un système informel de transfert de fonds reposant sur un réseau d'intermédiaires de confiance. Ce dispositif permet de transférer des valeurs sans nécessairement passer par les circuits bancaires traditionnels.

Une opération internationale menée en septembre 2025 avait déjà permis de mettre au jour des liens entre des membres présumés de l'organisation et un réseau de ce type. Selon la Gendarmerie nationale, les saisies réalisées en France et en Italie avaient dépassé les 40 millions d'euros.

Les investigations conduites en mars 2026 ont également mis en évidence des liens présumés avec le milieu du rap, qui aurait pu servir, dans certains cas, de source de revenus, de vecteur de blanchiment ou de relais de communication pour l'organisation.

Ces éléments concernent des situations particulières mises en évidence par les enquêteurs. Ils ne permettent évidemment pas de généraliser ces soupçons à l'ensemble des artistes ou des professionnels de l'industrie musicale.

L'objectif des autorités est clair : priver les réseaux criminels de leurs ressources financières. Sans argent, il devient plus difficile de rémunérer les exécutants, d'acheter du matériel, de financer les opérations et de reconstituer les équipes après les arrestations.

La DZ Mafia, une appellation devenue une véritable marque criminelle

La particularité de la DZ Mafia tient également à la notoriété acquise par son nom.

Au fil des années, l'appellation s'est imposée comme un symbole de puissance dans certains milieux criminels. Elle apparaît sur les réseaux sociaux, dans des vidéos de propagande et jusque dans des inscriptions revendiquant une présence territoriale.

Cette visibilité constitue un instrument d'intimidation. Elle permet à certains individus d'afficher leur appartenance à un groupe redouté, de renforcer leur réputation ou de faire pression sur des concurrents.

Mais cette popularité pose également une difficulté aux enquêteurs : tous ceux qui se réclament de la DZ Mafia appartiennent-ils réellement à la même organisation ?

Les investigations montrent que le nom peut être utilisé par des groupes locaux sans qu'un lien hiérarchique direct avec les dirigeants historiques soit nécessairement établi.

La DZ Mafia pourrait ainsi fonctionner à la fois comme une organisation criminelle structurée et comme une appellation fédérant différents réseaux, parfois autonomes.

Cette distinction est importante. Une revendication ne constitue pas, à elle seule, la preuve d'un contrôle effectif du territoire par les dirigeants historiques.

Du territoire marseillais au Gard : une implantation qui inquiète

L'influence de la DZ Mafia ne se limite plus à Marseille. Plusieurs enquêtes ont mis en évidence des implantations ou des revendications dans différentes villes françaises.

Le Gard constitue notamment un territoire particulièrement surveillé.

À Alès, le groupe est signalé comme actif depuis l'été 2025. La situation a pris une nouvelle dimension en juillet 2026, lorsque le maire de la commune, Christophe Rivenq, a reçu des menaces de mort émanant d'individus se réclamant de la DZ Mafia.

Les enquêteurs prennent ces menaces au sérieux, même si l'utilisation de cette appellation ne permet pas systématiquement d'établir un lien direct avec la structure marseillaise historique.

Cette situation illustre les inquiétudes suscitées par la circulation des réseaux criminels dans le sud de la France. Les villes de la région peuvent devenir des territoires de développement pour des groupes qui cherchent à étendre leurs activités, à prendre le contrôle de points de vente ou à s'appuyer sur des réseaux déjà implantés.

Pour les Bouches-du-Rhône et le Gard, cette évolution représente un véritable enjeu de sécurité publique. Elle impose une coopération renforcée entre les services d'enquête et les autorités judiciaires, notamment lorsque les investigations dépassent les frontières départementales.

Des adolescents recrutés pour commettre des actes criminels

L'une des évolutions les plus inquiétantes du narcobanditisme concerne le rajeunissement des exécutants.

Les réseaux criminels utilisent désormais les réseaux sociaux et les messageries pour entrer en contact avec des adolescents auxquels ils proposent des missions rémunérées. Certains sont recrutés pour surveiller des lieux, transporter des produits ou participer à des opérations violentes.

L'affaire du chauffeur VTC Nessim Ramdane, tué à Marseille le 4 octobre 2024, a particulièrement marqué les esprits.

Âgé de 36 ans, cet homme sans lien avec le trafic de stupéfiants a été abattu par un adolescent de 14 ans, soupçonné d'avoir été recruté pour exécuter un contrat criminel. Le jeune garçon aurait été sollicité sur les réseaux sociaux par un commanditaire présumé lié à l'environnement de la DZ Mafia.

L'affaire a mis en lumière une mécanique particulièrement inquiétante : des commanditaires peuvent confier des actes extrêmement violents à des mineurs, parfois sans expérience criminelle, en leur promettant des sommes importantes.

Les conséquences dépassent largement les rivalités entre trafiquants. Les victimes peuvent être des personnes totalement étrangères aux réseaux, comme l'illustre tragiquement le meurtre de ce chauffeur.

Le recrutement numérique constitue donc un nouveau défi pour les autorités. Au-delà de la répression, la prévention et la protection des jeunes contre l'emprise de ces réseaux apparaissent indispensables.

L'affaire Kessaci, symbole des conséquences humaines du narcotrafic

La violence liée au narcobanditisme ne s'arrête pas aux membres des réseaux criminels. Elle peut également atteindre les familles et les personnes qui s'engagent publiquement contre ce phénomène.

Le parcours d'Amine Kessaci, militant engagé dans la lutte contre le narcotrafic et élu marseillais, en est une illustration particulièrement douloureuse.

Le 29 décembre 2020, deux corps calcinés sont découverts dans un véhicule incendié près des Pennes-Mirabeau, dans les Bouches-du-Rhône. Les victimes sont Brahim Chabane, demi-frère d'Amine Kessaci, et Réda Khaldi. Une troisième victime, Nassim Loubani, est également associée à cette affaire criminelle.

Ce triple homicide fait l'objet d'un procès devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, ouvert le 19 octobre 2026. Parmi les accusés figure Amine Oualane, considéré par les enquêteurs comme l'un des principaux responsables présumés de la DZ Mafia.

Les débats se sont poursuivis début novembre. Le 2 novembre, les témoignages de plusieurs accusés ont notamment remis au centre des discussions les rôles présumés de certains protagonistes dans la préparation et l'exécution des assassinats. Les responsabilités individuelles restent à déterminer par la cour.

Un autre drame a frappé la famille Kessaci le 13 novembre 2025. Mehdi Kessaci, le frère cadet d'Amine, a été assassiné par balles en pleine journée à Marseille.

Les investigations ont exploré la piste d'une opération criminelle visant initialement Amine Kessaci, dont l'engagement contre le narcotrafic aurait pu faire de lui une cible. Des éléments d'enquête rapportés en 2026 ont renforcé cette hypothèse.

Les responsabilités dans cet assassinat doivent toutefois être établies judiciairement.

Ces deux affaires rappellent que les conséquences du narcotrafic dépassent largement les rivalités entre groupes. Elles touchent les familles, les habitants et ceux qui prennent publiquement position contre l'emprise des réseaux criminels.

La corruption, une autre menace pour les institutions

Au-delà des violences physiques et du blanchiment, les autorités s'inquiètent également des risques de corruption et de compromission au sein des institutions.

Les organisations criminelles disposent de moyens financiers considérables. Ces ressources peuvent leur permettre de chercher à obtenir des renseignements confidentiels, à identifier les méthodes d'investigation ou à bénéficier de complicités.

Plusieurs affaires examinées en 2026 ont ainsi mis en lumière des soupçons de transmission irrégulière d'informations à des personnes liées au narcotrafic.

La question de la sécurité des données judiciaires et de l'accès aux informations sensibles est devenue centrale. L'Inspection générale de la justice et l'Agence française anticorruption ont notamment été mobilisées pour évaluer les risques au tribunal judiciaire de Marseille.

L'enjeu dépasse largement le seul dossier de la DZ Mafia. Lorsqu'un réseau criminel parvient à infiltrer ou à compromettre certains rouages institutionnels, c'est toute l'efficacité de l'action publique qui peut être fragilisée.

La lutte contre le narcotrafic passe donc également par la protection des institutions et de l'économie légale.

Une nouvelle réponse judiciaire avec la création du PNACO

Face à la professionnalisation des réseaux criminels, la France a également adapté son organisation judiciaire.

La loi du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic a notamment prévu la création du Parquet national anticriminalité organisée, le PNACO.

Cette nouvelle juridiction est entrée en fonction le 5 janvier 2026. Elle dispose d'une compétence nationale et doit permettre de mieux coordonner les enquêtes les plus complexes concernant la criminalité organisée.

Son intervention vise notamment les réseaux dont les activités dépassent les frontières locales ou départementales, ainsi que les organisations disposant de ramifications financières et logistiques importantes.

L'approche judiciaire évolue donc progressivement. Les autorités ne cherchent plus uniquement à arrêter les auteurs directs des infractions, mais également à identifier les commanditaires, les intermédiaires, les facilitateurs et les personnes participant au financement des réseaux.

L'opération Octopus constitue une illustration de cette stratégie, avec une mobilisation importante des moyens d'enquête et une attention particulière portée au patrimoine criminel.

Reste à savoir si ces nouveaux dispositifs permettront de produire des résultats durables face à des organisations capables de se réorganiser rapidement.

La DZ Mafia peut-elle réellement disparaître ?

Les résultats des dernières opérations judiciaires sont importants : des centaines d'interpellations et d'incarcérations, des responsables présumés derrière les barreaux, des circuits financiers identifiés et des millions d'euros de patrimoine saisis.

Mais l'affaiblissement d'une organisation ne signifie pas nécessairement la disparition du trafic qui l'a fait prospérer.

Les réseaux peuvent se fragmenter, changer de nom, recruter de nouveaux membres ou passer sous le contrôle de responsables différents. La notoriété acquise par la DZ Mafia peut également continuer à servir de référence à des groupes indépendants.

La difficulté pour les autorités est donc de mener une action durable sur plusieurs fronts : les trafics de stupéfiants, le blanchiment, les circuits financiers, les complicités, le recrutement des mineurs et l'implantation territoriale.

À Marseille comme dans le Gard, l'enjeu ne se limite plus à neutraliser les figures les plus connues du groupe. Il consiste également à empêcher que d'autres réseaux prennent leur place et reproduisent les mêmes mécanismes.

La DZ Mafia a été sérieusement fragilisée par les opérations judiciaires. Pourtant, ses méthodes, ses relais présumés et les profits générés par le narcotrafic continuent de représenter une menace.

Une réalité demeure : démanteler une organisation criminelle est une étape essentielle, mais cela ne suffit pas à faire disparaître durablement l'économie qui lui permet de prospérer.