PHOTOS D’ENFANTS SUR FACEBOOK : CE QUE NOUS METTONS EN LIGNE AUJOURD’HUI PEUT LES SUIVRE TOUTE LEUR VIE

Photos sur Facebook, Instagram, Google et intelligence artificielle : les enfants construisent parfois une identité numérique avant même d’avoir leur propre compte. Quels sont les risques et comment protéger leur droit à l’image ?

Modifié : 14h01

PHOTOS D’ENFANTS SUR FACEBOOK
Crédit : Madhana Gopal de Pixabay

Photos d’enfants sur Facebook : pourquoi elles peuvent les suivre toute leur vie

 

Une naissance, un anniversaire, une rentrée scolaire, des vacances… Publier la photo de son enfant sur Facebook ou Instagram est devenu un geste presque banal. Pourtant, accumulation après accumulation, les adultes peuvent construire sans réellement en avoir conscience une identité numérique que l’enfant n’a jamais choisie. Données personnelles, reconnaissance des habitudes, intelligence artificielle : que deviennent ces traces et peut-on encore en reprendre le contrôle ?

La photographie est souvent parfaitement innocente.

Un enfant souffle ses bougies. Une famille partage le moment avec ses proches sur Facebook. Quelques commentaires, des « j’aime », puis la publication disparaît progressivement du fil d’actualité.

Mais pas nécessairement d’Internet.

C’est toute la particularité de notre époque : un souvenir familial peut simultanément devenir une donnée numérique durable.

La CNIL indique que 53 % des parents français ont déjà partagé sur les réseaux sociaux des contenus concernant leurs enfants. Cette pratique est désormais désignée par un mot : le sharenting, contraction de sharing, partager, et parenting, parentalité. 

Une identité numérique parfois créée bien avant que l’enfant puisse choisir

Un enfant n’a pas besoin de posséder un smartphone pour avoir une présence numérique.

Une échographie publiée pendant la grossesse, l’annonce d’une naissance, une photographie accompagnée du prénom et de la date de naissance, la première rentrée scolaire, le club de football ou les vacances familiales peuvent progressivement constituer une véritable chronologie.

La CNIL rappelle que les photographies peuvent également révéler des informations auxquelles on ne pense pas immédiatement : lieux fréquentés, centres d’intérêt, habitudes, voire certaines informations de localisation contenues dans les données associées aux images. 

Prises isolément, ces informations peuvent sembler insignifiantes.

Additionnées et recoupées pendant dix ou quinze ans, elles peuvent en revanche raconter une partie importante de la vie d’une personne qui n’a jamais décidé elle-même de la rendre publique.

Selon une étude britannique citée par la CNIL, les parents auraient déjà publié en moyenne environ 1 300 photographies de leur enfant lorsqu’il atteint l’âge de 13 ans. 

C’est là que se trouve probablement la vraie question : à qui appartient l’histoire numérique d’un enfant ?

Facebook et Instagram : l’arrivée de l’IA change-t-elle la donne ?

Oui, au moins en partie.

Meta, maison mère de Facebook et Instagram, indique qu’en Europe ses systèmes d’intelligence artificielle peuvent être entraînés notamment à partir des contenus publics publiés par des adultes ainsi que des interactions des utilisateurs avec Meta AI. Les Européens disposent d’un mécanisme leur permettant de s’opposer à cette utilisation. 

Meta précise également ne pas utiliser pour cet entraînement les données publiques provenant des comptes européens de personnes âgées de moins de 18 ans. 

Une nuance est cependant importante.

Une photographie représentant un enfant peut avoir été publiée non pas depuis le compte de cet enfant, mais depuis celui de son père, de sa mère ou d’un autre adulte.

Cela ne permet pas d’affirmer qu’une photographie précise a effectivement servi à entraîner un modèle d’intelligence artificielle. Il serait donc excessif de dire que chaque enfant possède automatiquement chez Meta ou Google un gigantesque « dossier IA » unique et parfaitement identifié.

Mais cela rappelle une réalité : ce que nous rendons public entre dans un environnement numérique sur lequel nous ne maîtrisons plus totalement les utilisations futures.

Google collecte aussi des données lorsque l’enfant utilise ses services

À partir du moment où un enfant utilise lui-même des services numériques, une autre étape commence.

Dans son document d’information destiné aux familles, Google explique que les comptes d’enfants gérés notamment avec Family Link peuvent générer différentes catégories de données : recherches effectuées, vidéos regardées, utilisation de certains services, informations liées aux appareils ou encore localisation selon les réglages choisis.

Google précise également que l’activité peut concerner des utilisations de la recherche Google, de YouTube Kids, de l’Assistant Google ou encore de Gemini. 

L’objectif affiché est notamment de fournir le service, de personnaliser certaines fonctionnalités et de permettre aux familles d’en contrôler une partie grâce aux paramètres disponibles.

L’enjeu n’est donc pas de prétendre que toute collecte serait clandestine. Une grande partie est décrite dans les conditions et politiques de confidentialité.

Le véritable problème est souvent ailleurs : combien de parents les lisent réellement et combien mesurent la quantité d’informations que peut produire la vie numérique quotidienne d’un enfant ?

YouTube a déjà été sanctionné pour la collecte de données concernant des enfants

Le sujet n’est pas théorique.

En 2019, Google et YouTube ont accepté de payer 170 millions de dollars dans le cadre d’un accord avec la Federal Trade Commission américaine et l’État de New York.

Les autorités leur reprochaient d’avoir collecté, notamment au moyen d’identifiants persistants permettant le suivi en ligne, des informations concernant des utilisateurs regardant des chaînes destinées aux enfants, sans avoir obtenu le consentement parental requis par la législation américaine COPPA. 

Depuis, les dispositifs de protection des mineurs se sont renforcés chez les grandes plateformes.

Mais cet épisode rappelle surtout que les données concernant les enfants possèdent une valeur économique et technologique réelle.

Le premier risque reste pourtant beaucoup plus simple : perdre le contrôle de l’image

Il n’est même pas nécessaire de parler d’algorithmes sophistiqués.

Une photographie publique peut être copiée, enregistrée, republiée ou sortie de son contexte. La CNIL évoque notamment les risques de faux profils, de cyberharcèlement et de détournement malveillant des images. 

L’intelligence artificielle amplifie aujourd’hui ce phénomène.

Une image réelle peut beaucoup plus facilement être modifiée, incorporée à un montage ou utilisée pour fabriquer un contenu artificiel.

Autrement dit, publier une photographie ne signifie plus simplement montrer cette photographie.

C’est également accepter qu’une copie puisse continuer à circuler longtemps après la disparition de la publication originale.

La loi française protège désormais explicitement le droit à l’image de l’enfant

La France a d’ailleurs renforcé son arsenal juridique.

Depuis la loi du 19 février 2024, le Code civil prévoit explicitement que les parents protègent en commun le droit à l’image de leur enfant mineur et qu’ils doivent associer celui-ci à l’exercice de ce droit en fonction de son âge et de son degré de maturité. 

En cas de désaccord, un juge peut même interdire à l’un des parents de diffuser des contenus concernant l’enfant sans l’autorisation de l’autre. Dans les situations les plus graves, lorsque la diffusion porte fortement atteinte à la dignité ou à l’intégrité morale du mineur, la loi permet également une intervention judiciaire renforcée. 

Le message est clair : le droit à l’image de l’enfant appartient d’abord à l’enfant.

Alors faut-il arrêter de publier toutes les photos de ses enfants ?

La question mérite davantage de nuance qu’un simple « oui » ou « non ».

Une photographie envoyée dans une conversation familiale privée ne présente évidemment pas le même niveau d’exposition qu’une image publiée sur un profil entièrement ouvert.

La CNIL recommande néanmoins de privilégier les messageries privées, les courriels ou les échanges destinés à un cercle limité, de sécuriser les paramètres des comptes et d’éviter notamment les images concernant l’intimité de l’enfant. Elle conseille également, lorsque cela est possible, de demander son accord à l’enfant et même de masquer son visage lorsqu’une publication publique n’est pas indispensable. 

Il ne s’agit donc pas de culpabiliser les parents.

Pendant des années, nous avons utilisé les réseaux sociaux comme de simples albums photos modernes. Aujourd’hui, nous savons qu’ils sont aussi des bases de données, des outils de recommandation et, désormais, l’un des environnements dans lesquels se développent les technologies d’intelligence artificielle.

La question que chaque adulte peut désormais se poser avant de cliquer sur « publier » est finalement très simple :

Est-ce que mon enfant sera toujours heureux, dans dix ou quinze ans, que cette photo soit quelque part sur Internet ?