[ SOCIETE - ARLES ] UN DISPOSITIF NATIONAL D'EDUCATION AUX MEDIAS CONCU A ARLES

16 décembre 2019 à 7h46 par sarah rios

RADIO CAMARGUE

La structure Les Déclencheurs porte un projet à l'attention des éducateurs et des jeunes de la PJJ.

De son expérience longue de 13 ans comme responsable des actions pédagogiques aux Rencontres d'Arles, Isabelle Saussol a développé une sensibilité et une clairvoyance forte des publics. Une intelligence plus que nécessaire quand il s'agit de toucher à des sujets complexes et délicats pour des publics qui le sont tout autant. Passionnée par la médiation et l'éducation, elle a créé une toute nouvelle structure, gestionnaire de projets culturels et éducatifs : Les Déclencheurs, dont elle est salariée avec Maureen Vaesken. Et c'est peu dire que la toute jeune association a eu du pain sur la planche, ces deux dernières années !

En lien avec la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) et en partenariat avec le ministère de la Culture et de la Justice, les Déclencheurs viennent de terminer la conception d'un gros projet d'éducation aux médias à l'attention des éducateurs et des jeunes de ces structures. Nommé "Traqueurs d'infox", ce dispositif en cours de fabrication va être essaimé nationalement via l'École de la Protection nationale de la Jeunesse (située à Roubaix) dans 4 000 centres et lieux d'accueil de la PJJ soit auprès de 140 000 jeunes par an.

"Débloquer les paroles"

"En PJJ, pour pouvoir parler de sujets compliqués, il faut utiliser la pédagogie du détour", analyse Isabelle Saussol. Aussi pour instaurer le débat auprès des jeunes, restaurer la confiance des médias, éveiller la réflexion face aux "fakes news" et élargir la relation fusionnelle aux écrans, elle a eu l'idée du jeu. "Il fallait qu'on joue et qu'on joue vraiment ! Le jeu a beaucoup de vertus en termes éducatifs. Et l'escape game, c'est ce qu'il y a de meilleur, commente-t-elle. Il met le groupe en condition, on sort de sa zone de confort et on capitalise sur l'histoire collective."

"La force de ce dispositif, ce sont les différentes compétences associées", atteste Maureen Vaesken qui liste plus d'une soixantaine de personnes qui est venue apporter son expertise à ce projet très collectif. Piloté depuis la Villa J à Arles où l'association a son espace de travail, le projet a invité à participer des scientifiques, des street artistes, un dessinateur de presse, des chercheurs, des professionnels du jeu, des infirmiers et psychiatres mais aussi des éducateurs, des jeunes et des enseignants. Le groupe d'expérimentation a brassé différentes personnes de Corse et de Paca, oeuvrant en établissement de placement éducatif, en centre éducatif fermé et en établissement pénitentiaire pour mineurs. "On a eu un principe de travail en recherche-action, explique Isabelle Saussol, avec des questionnaires que l'on donnait au groupe pilote coconstruits avec la PJJ. On a changé des choses, chaque mot étant très important." Faire un outil adapté au public était plus que nécessaire. "Il ne faut pas se planter, certifie-t-elle. L'idée de ces structures, c'est de réconcilier les jeunes à la société. Si l'éducateur mène une action qui ne va pas marcher ou s'il n'est pas à l'aise, il risque de déclencher une explosion de colère ou d'autres choses qui se jouent dans le groupe." Le risque aussi, c'est que le jeune en décrochage ne revienne pas.

Questionnant le rapport et la confiance aux médias et aux réseaux sociaux, l'outil souhaite être un vecteur "pour débloquer les paroles". Notamment dans le secteur de la tolérance, de l'humour et des émotions. Pas une mince affaire, quand Isabelle Saussol avance le fait que 90 % du public de la PJJ sont des garçons entre 13 et 18 ans.

Comment fonctionne le dispositif

"Traqueurs d'Infox" invite par le jeu à questionner les images qui nous traversent tous, tous les jours, sans hiérarchie dans le but d'instaurer une position active et attentive. S'adaptant aux lieux dans lesquels il va être joué, "Traqueurs d'infox" ne nécessite pas de connexion internet mais est un dispositif léger, voyageant sur clé usb, accompagné d'un livret de l'animateur. Le référent doit suivre une formation, formation qui aura lieu notamment à Roubaix dans l'Ecole de la PJJ (lire ci-dessous).

Le dispositif est construit en "trois blocs". Tout commence par un escape game qui se joue de 3 à 7 personnes durant 45 minutes. Une vidéo qui a tous les ingrédients de la vidéo complotiste a été envoyée au groupe. Celui-ci devra retrouver son auteur et les raisons qui l'ont poussé à la créer. La deuxième étape est celle du débriefing autour de l'énorme fake news qui, dans le jeu, a essayé de tromper les joueurs. L'expérience se fait collective et en groupe. Des vidéos d'experts (des médias, du gaming, des artistes) viennent éclairer les discussions. La troisième étape est celle du prolongement avec des nouveaux jeux (de cartes ou via une application à utiliser à plusieurs en bluethooth), des ressources en ligne et des activités à partager en famille et entre amis. Pour cette dernière étape, l'association a fait appel aux studios Smart Tale, basés à Arles pour créer l'application "Traqueurs d'Infox" qui sera aussi disponible à tous sur les plateformes.

"Ce jeu répond à une réalité de terrain, à des besoins"

Le Sud-Est a été un
Le Sud-Est a été un "terrain d'expérimentation".illustration L.P.

Chargée de projet à la Direction interrégionale de la PJJ Sud-Est, Charlotte Tremblais a coordonné l'ensemble du projet, notamment l'appel à candidatures à destination des professionnels de la PJJ, des services et des jeunes pour créer un groupe pilote qui a testé pendant un an le dispositif. La DIRPJJ Sud-Est entretient une politique culturelle interrégionale vivante avec un partenariat avec la Drac (direction régionale des affaires culturelles) privilégié. C'est tout naturellement que le Sud-Est s'est positionné comme "terrain d'expérimentation". Un positionnement accentué par les liens avec les Rencontres d'Arles avec lesquelles la PJJ a un fort partenariat, et Isabelle Saussol.

Quels sont les besoins de la PJJ quant à l'éducation médias ?
Charlotte Tremblais : Une des volontés de la DIRPJJ, c'est de développer des outils d'éducation à l'image et à l'esprit critique. L'accès de l'information de nos jeunes est assez limité, cela se réduit beaucoup à Internet et aux réseaux sociaux. C'est un enjeu majeur pour nous d'éduquer nos jeunes à avoir un esprit critique, à distinguer les différentes sources d'information. Et c'est l'un des objectifs que l'on mène avec la Drac Paca qui est un partenaire privilégié. Ce jeu a été une véritable opportunité pour nous, parce que ça s'inscrivait dans nos objectifs et c'était assez innovant que ce soit un média numérique.

Concernant le cahier des charges, y avait-il des points précis ?
Charlotte Tremblais : Une des exigences de la PJJ, c'était qu'il y ait évidemment toute une partie pédagogique qui soit ajustée à un public adolescent. Que le jeu ait une notion d'étrangeté qui puisse amener à sortir les jeunes de leur quotidien. Dans le volet pédagogique, il y a aussi le fait de leur faire réaliser l'intelligence collective. Comme dans un escape game classique, l'idée c'est qu'on ne peut rien faire seul. On réussit parce qu'on s'appuie sur les compétences de chacun, qui sont différentes. Ce qui est important pour nous, c'est d'avoir une partie ludique où ils peuvent s'amuser mais qu'il y ait aussi une partie débrief du jeu avec un apprentissage via des vidéos et des séquences. La notion que les gamins puissent en ressortir avec un sentiment de réussite était aussi capitale. On voulait vraiment qu'ils puissent être valorisés individuellement mais aussi en groupe.

Une des conditions quand on a commencé le projet était aussi que les jeunes puissent participer à l'élaboration du jeu. C'était important pour nous que le jeu soit réalisé au plus près des besoins du terrain, que cela ne reste pas un cahier des charges dressé par des personnes dans des bureaux. Ce jeu répond vraiment à une réalité de terrain, à des besoins, tout en étant très innovant. C'est un très bel outil pour nous.

Après la création, quelle est à présent la prochaine étape ?
Charlotte Tremblais : La DPJJ (Direction de la protection de la jeunesse) et le ministère de la Culture ont oeuvré pour que ce dispositif soit essaimé au niveau de l'École de Roubaix de manière globale. Chaque pôle territorial de formation aura à disposition cet outil avec des formations à mettre en oeuvre auprès des éducateurs. Comme nous avons été terrain d'expérimentation, nous avons une formation qui démarrera en février. On va être vigilant pour qu'il y ait beaucoup de professionnels qui soient formés à cet outil. Ce projet est une vraie réussite. Maintenant l'enjeu est de le diffuser au maximum et que cela soit pérenne dans le temps.

Source: laprovence.fr/I.APPY

Photo: B.Souillard