La France forme-t-elle assez d’ingénieurs… et sait-elle garder ses meilleurs talents ?

La France dispose d’écoles d’ingénieurs reconnues, de laboratoires de recherche de premier plan et d’un écosystème technologique en développement.

Modifié : 16h24

La France forme-t-elle assez d’ingénieurs… et sait-elle garder ses meilleurs talents ?
Crédit : Tyli Jura de Pixabay

Face à l’explosion des besoins en intelligence artificielle et en numérique, la France doit relever un double défi : augmenter le nombre de scientifiques et d’ingénieurs formés, tout en renforçant son attractivité pour conserver et attirer les compétences les plus recherchées.

 

La France dispose d’écoles d’ingénieurs reconnues, de laboratoires de recherche de premier plan et d’un écosystème technologique en développement. Mais l’accélération de l’intelligence artificielle, la réindustrialisation, la transition énergétique et la cybersécurité font progresser rapidement les besoins en compétences scientifiques et numériques. Dans le même temps, une partie des chercheurs français travaille à l’étranger. De Paris à Marseille, en passant par Sophia Antipolis, la compétition pour attirer les talents devient un enjeu économique majeur. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région investit notamment 70 millions d’euros dans son plan SUD IA.

La France forme beaucoup d’ingénieurs, mais les besoins progressent plus vite

À la rentrée 2025, 157 600 étudiants étaient inscrits en cycle ingénieur en France. Un chiffre important, mais qui évolue relativement peu : les effectifs ont reculé de 0,6 % en un an et n’ont progressé que de 2 % en cinq ans. La part des femmes reste par ailleurs inférieure à 30 %.

Dans le même temps, les besoins des entreprises se multiplient. Numérisation de l’économie, réindustrialisation, transition énergétique, cybersécurité, automatisation et développement de l’intelligence artificielle nécessitent de nouvelles compétences.

L’Institut Montaigne estime ainsi que l’économie française pourrait avoir besoin de près de 100 000 recrutements nets d’ingénieurs et de techniciens chaque année à l’horizon 2035. Pour répondre à cette demande, l’institut estime nécessaire de former environ 60 000 diplômés supplémentaires par an, auxquels pourraient s’ajouter quelque 40 000 reconversions professionnelles.

Ces projections ne signifient pas que la France serait incapable de former des ingénieurs. Elles mettent plutôt en évidence un écart potentiel entre le rythme actuel de formation et l'évolution attendue des besoins économiques.

Former davantage ne suffit pas

C’est l’autre volet du problème : le nombre de diplômés ne dit pas combien resteront ensuite travailler en France.

Une réponse du gouvernement publiée le 22 septembre 2026 à l’Assemblée nationale indique qu’en 2023, près de 12 000 chercheurs français exerçaient à l’étranger, soit une progression de plus de 15 % en dix ans. Les conditions de travail, les rémunérations, l’accès aux financements et aux équipements figurent parmi les facteurs évoqués dans la question parlementaire à l’origine de cette réponse.

Il faut toutefois éviter de résumer ces mobilités à une simple « fuite des cerveaux ». La recherche scientifique fonctionne à l’échelle internationale : un chercheur peut partir plusieurs années dans une université ou un laboratoire étranger avant de revenir en France. La mobilité fait partie du fonctionnement normal de la recherche mondiale.

La difficulté apparaît davantage lorsque les conditions offertes ailleurs conduisent certains scientifiques à s’y installer durablement.

L’IA renforce la compétition mondiale

Dans le domaine de l’intelligence artificielle, cette compétition prend une dimension particulière.

Les chercheurs et ingénieurs spécialisés sont recherchés par les universités, les laboratoires publics, les start-up et les grands groupes technologiques. Les rémunérations constituent un élément de comparaison, mais elles ne sont pas les seules.

Pour un scientifique, disposer d’une équipe, de financements, de données, de capacités de calcul et d’infrastructures adaptées peut être déterminant. Or les travaux de pointe en IA nécessitent aujourd’hui des moyens informatiques considérables.

La question est donc devenue plus large : comment créer un environnement suffisamment attractif pour que les chercheurs et ingénieurs puissent développer leurs projets sans être incités à chercher ailleurs les moyens nécessaires ?

La France veut passer de 40 000 à 100 000 talents formés chaque année

Le gouvernement a lui-même identifié cet enjeu.

Lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle organisé à Paris en février 2025, Emmanuel Macron indiquait que la France formait environ 40 000 talents spécialisés en IA par an et affichait l’objectif d’atteindre 100 000 formations annuelles. Le président de la République insistait également sur la nécessité de consolider cette capacité de formation et de conserver les talents sur le territoire.

La stratégie française ne repose toutefois pas uniquement sur la formation de ses propres étudiants.

Elle cherche aussi à attirer des chercheurs internationaux.

Attirer les chercheurs étrangers pour renforcer l’écosystème français

Lancé en 2025, le programme Choose France for Science dispose d’une enveloppe globale de 100 millions d’euros. Il vise à permettre à des chercheurs de haut niveau actuellement installés à l’étranger de rejoindre des institutions françaises et de disposer de moyens pour démarrer leurs travaux. Le numérique et l’intelligence artificielle font partie des domaines concernés.

Le dispositif illustre une réalité parfois moins visible : les politiques d’attractivité scientifique ne consistent pas seulement à empêcher les départs. Elles cherchent également à faire venir en France des chercheurs qui travaillaient ailleurs.

Au début de 2026, 46 premiers lauréats avaient été sélectionnés dans le cadre du programme, dont plusieurs pour rejoindre des établissements français, notamment Aix-Marseille Université.

La France se trouve donc dans une logique de circulation internationale des compétences : elle forme ses propres talents, cherche à les retenir ou à les faire revenir, tout en essayant d'attirer des scientifiques étrangers.

En Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’IA devient un enjeu économique régional

Cette compétition se joue aussi à l’échelle locale.

La Région Sud a engagé un plan SUD IA doté de 70 millions d’euros sur cinq ans. Celui-ci prévoit notamment des actions en matière de formation, d’accompagnement des entreprises, de recherche, d’infrastructures de données et de calcul, ainsi que des dispositifs destinés à attirer les talents.

La dynamique entrepreneuriale est également suivie de près par la Région. Selon son bilan, le nombre d’entreprises actives dans le domaine de l’IA est passé de 127 à 209 en un an, soit une progression de 66 %.

La Région Sud ne cherche donc pas uniquement à développer des usages de l’IA. Elle entend également renforcer un écosystème associant entreprises, recherche, formation et compétences.

Marseille-Aix et Sophia Antipolis concentrent une grande partie des besoins

Les chiffres de France Travail montrent à quel point le numérique dépasse désormais le seul secteur informatique.

En 2025, les équipes France Travail Pro ont accompagné 17 000 projets de recrutement dans les métiers du numérique en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Près de 8 000 de ces offres provenaient de secteurs qui ne se définissent pas comme technologiques. France Travail indique également que 85 % des offres recueillies se concentrent principalement autour de deux zones : les Alpes-Maritimes, avec Sophia Antipolis, et les Bouches-du-Rhône, avec Marseille et Aix-en-Provence.

Le phénomène est important : le numérique irrigue désormais l’industrie, l’agriculture, le commerce, la santé, le BTP, les services publics ou encore la formation.

Dans l’industrie, par exemple, l’automatisation et la maintenance prédictive font appel à des compétences numériques. Dans l’agriculture, les capteurs et les outils d’analyse peuvent contribuer à optimiser l’utilisation de l’eau ou des intrants.

La demande ne concerne donc plus uniquement les développeurs ou les ingénieurs travaillant dans des entreprises technologiques.

Dans les Bouches-du-Rhône, la question des compétences devient stratégique

Pour le territoire d’Aix-Marseille et plus largement pour les Bouches-du-Rhône, cette évolution pose une question très concrète : comment accompagner le développement économique si les entreprises rencontrent des difficultés à recruter les profils dont elles ont besoin ?

Le département bénéficie déjà d’un environnement universitaire, scientifique et industriel important. Aix-Marseille Université, les écoles d’ingénieurs, les laboratoires, mais aussi les secteurs de l’industrie, de l’énergie, de la santé, de la logistique et de l’économie maritime constituent autant de domaines dans lesquels les compétences numériques prennent progressivement davantage de place.

La présence de secteurs industriels majeurs autour de Fos-sur-Mer et de l’étang de Berre ajoute une dimension particulière à cette transformation. L’IA et les technologies numériques ne concernent plus seulement les entreprises créées autour du numérique : elles peuvent également accompagner l’évolution d’activités industrielles déjà implantées sur le territoire.

Et la Camargue dans tout ça ?

À l’échelle de la Camargue, il serait en revanche excessif de parler aujourd’hui d’un grand bassin spécialisé dans l’intelligence artificielle. Les données disponibles ne permettent pas de présenter Arles, Port-Saint-Louis-du-Rhône ou les Saintes-Maries-de-la-Mer comme des pôles majeurs de recherche en IA.

Mais cela ne signifie pas que le territoire restera à l’écart.

Les besoins liés au numérique peuvent concerner des secteurs particulièrement présents localement : agriculture, gestion de l’eau, environnement, industrie, énergie, transport, logistique, tourisme ou encore services publics.

Les usages de l’IA peuvent ainsi se développer sans nécessairement passer par l’installation de grands laboratoires spécialisés.

Pour les entreprises et les collectivités locales, l’enjeu pourrait surtout être celui de l’accès aux compétences : disposer de personnes capables d'utiliser ces outils, d'évaluer leurs résultats et de les intégrer dans les activités quotidiennes.

Former, attirer et retenir : les trois faces d’un même défi

La question posée par l’essor de l’intelligence artificielle dépasse finalement le simple nombre d’ingénieurs diplômés.

La France doit augmenter son vivier de compétences scientifiques et techniques face à des besoins économiques qui progressent rapidement. Elle doit aussi améliorer les conditions permettant aux chercheurs et ingénieurs de développer leurs projets sur le territoire. Et, parallèlement, elle cherche à attirer des scientifiques étrangers afin de renforcer ses capacités de recherche.

Ces trois politiques ne sont pas contradictoires. Elles correspondent à une même réalité : les compétences scientifiques et technologiques sont devenues un enjeu central de la compétition internationale.

Pour les territoires comme la Provence-Alpes-Côte d’Azur et les Bouches-du-Rhône, la question se pose déjà très concrètement. Les entreprises ont besoin de compétences numériques et les besoins s’étendent à des secteurs de plus en plus nombreux.

La véritable question n’est donc peut-être plus seulement de savoir si la France sait former des ingénieurs.

Il s’agit aussi de savoir si elle saura créer suffisamment de conditions pour qu’ils puissent étudier, travailler, entreprendre et faire avancer leurs projets en France.

Et dans cette compétition mondiale, les machines et les centres de calcul ne suffiront pas : derrière chaque innovation, il faudra toujours des femmes et des hommes capables de la concevoir, de la développer et de l’utiliser.