Affaires Dati et Cahuzac : ces petits détails qui ont déclenché de grandes affaires

Une plainte déposée par une actionnaire minoritaire dans un cas, un appel téléphonique accidentel dans l’autre

Modifié : 9h58

Affaires Dati et Cahuzac : ces petits détails qui ont déclenché de grandes affaires

Une plainte déposée par une actionnaire minoritaire dans un cas, un appel téléphonique accidentel dans l’autre : deux événements discrets qui ont contribué à faire émerger des dossiers politico-financiers devenus majeurs.

 

Un appel qui ne devait pas être enregistré. Une actionnaire qui décide de saisir la justice. Deux détails en apparence anodins qui, des années plus tard, se retrouvent au cœur de deux affaires ayant profondément marqué la vie politique française. L’affaire Jérôme Cahuzac comme le dossier Rachida Dati montrent, chacune à leur manière, qu’une procédure judiciaire peut parfois commencer par un élément presque banal.

L’affaire Dati : une convention signée en 2009

À l’automne 2009, Rachida Dati a quitté le ministère de la Justice et siège désormais au Parlement européen. Le 28 octobre de cette année-là, elle signe avec Carlos Ghosn, alors à la tête de l’alliance Renault-Nissan, une convention d’honoraires concernant des prestations de conseil juridique.

Entre 2010 et 2012, RNBV, la structure néerlandaise de l’alliance Renault-Nissan, lui verse au total 900 000 euros. La défense de Rachida Dati soutient que ces sommes rémunèrent un véritable travail d’avocate, notamment sur des questions liées à l’expansion internationale du groupe. L’accusation estime au contraire que ces rémunérations auraient constitué la contrepartie d'une activité d'influence exercée au Parlement européen.

Rachida Dati conteste les faits qui lui sont reprochés et demande sa relaxe. Elle bénéficie, comme toute personne poursuivie mais pas définitivement condamnée, de la présomption d’innocence.

L’arrestation de Carlos Ghosn change le contexte

Pendant plusieurs années, la convention reste relativement discrète. La situation évolue après l’arrestation de Carlos Ghosn au Japon, en novembre 2018.

Des audits et des investigations sont alors menés sur le fonctionnement et certaines dépenses de l’alliance Renault-Nissan. Le cabinet Mazars examine notamment les activités de RNBV. Le nom de Rachida Dati apparaît dans ce contexte parmi les bénéficiaires de rémunérations versées par cette structure.

Mais un autre élément va contribuer à faire entrer le dossier dans le champ judiciaire : la démarche d’une actionnaire minoritaire de Renault.

Une actionnaire saisit le Parquet national financier

En avril 2019, Danièle Coutaz-Repland dépose une plainte auprès du Parquet national financier. Par l’intermédiaire de son avocat, Me Jean-Paul Baduel, elle s’interroge notamment sur l’utilisation des fonds de Renault et sur les contrats conclus avec plusieurs bénéficiaires, dont Rachida Dati.

La plainte intervient alors que les investigations internes autour de RNBV ont déjà attiré l’attention sur certaines dépenses.

À partir de là, les investigations vont notamment chercher à déterminer la réalité des prestations effectuées par Rachida Dati et leur compatibilité avec son mandat de députée européenne.

Le dossier aboutira finalement devant le tribunal correctionnel de Paris. Le procès s’est tenu du 16 au 28 septembre 2026. Au cœur des débats : les 900 000 euros perçus par Rachida Dati entre 2010 et 2012 et la nature exacte du travail effectué pour Renault-Nissan.

Quatre ans de prison requis

Le lundi 28 septembre 2026, au dernier jour du procès, le Parquet national financier a requis quatre ans d’emprisonnement contre Rachida Dati, dont deux ans ferme aménageables sous bracelet électronique. Le parquet a également demandé 450 000 euros d’amende ainsi que cinq ans d’inéligibilité et d’interdiction d’exercer une fonction publique, avec exécution provisoire.

Ces demandes ne constituent pas une condamnation. Le tribunal correctionnel de Paris doit encore rendre sa décision.

Rachida Dati continue de nier les faits qui lui sont reprochés. Sa défense soutient notamment qu’elle a réellement exercé une activité d’avocate pour Renault-Nissan et demande sa relaxe.

Plus de dix ans auparavant, un téléphone avait tout changé

L’affaire Cahuzac présente une mécanique différente, mais le point de départ a quelque chose de tout aussi improbable.

À la fin de l’année 2000, Jérôme Cahuzac, alors député du Lot-et-Garonne, téléphone à Michel Gonelle, avocat et ancien maire de Villeneuve-sur-Lot, à propos de la venue du ministre de l’Intérieur de l’époque, Daniel Vaillant.

Après cette première conversation, le téléphone de Jérôme Cahuzac rappelle accidentellement le dernier numéro composé alors qu’il échange avec son gestionnaire de fortune, Hervé Dreyfus.

Michel Gonelle ne décroche pas. Son répondeur, lui, enregistre la conversation.

Pendant plusieurs minutes, une personne présentée comme Jérôme Cahuzac évoque notamment l’existence d’un compte auprès de la banque suisse UBS. L’enregistrement restera pendant des années entre les mains de Michel Gonelle.

Douze ans plus tard, l’enregistrement ressort

L’existence de cette bande sonore est révélée publiquement en décembre 2012 par Mediapart, alors que Jérôme Cahuzac est ministre du Budget et nie détenir un compte bancaire à l’étranger.

Michel Gonelle confirme alors être en possession de l’enregistrement et se tient à la disposition de la justice. En janvier 2013, une enquête préliminaire est ouverte afin notamment de vérifier l’authenticité de la bande et les accusations concernant le compte suisse.

Des analyses et auditions vont ensuite contribuer à établir que la voix enregistrée est bien celle de Jérôme Cahuzac. L’ancien ministre continuera dans un premier temps à nier être l’auteur des propos avant de reconnaître finalement, en avril 2013, avoir détenu un compte non déclaré à l’étranger.

L’enregistrement ne résume évidemment pas à lui seul l’affaire Cahuzac. Il constitue néanmoins l’un des éléments les plus emblématiques du dossier et contribue à faire basculer une controverse politique dans une véritable affaire judiciaire.

Deux histoires, deux déclencheurs inattendus

Les affaires Dati et Cahuzac sont très différentes. Elles ne portent ni sur les mêmes faits, ni sur les mêmes périodes, ni sur les mêmes protagonistes.

Mais leur genèse présente un étonnant point commun.

Dans le dossier Dati, une actionnaire minoritaire décide de saisir la justice après s’être interrogée sur certaines rémunérations versées par une structure liée à Renault-Nissan.

Dans l’affaire Cahuzac, un téléphone rappelle accidentellement un numéro et un répondeur enregistre une conversation qui n’était pas destinée à son propriétaire.

Dans les deux cas, ces éléments ne suffisent évidemment pas, à eux seuls, à établir une culpabilité. Une affaire judiciaire se construit ensuite au fil des enquêtes, des auditions, des expertises et des décisions des magistrats.

Mais ils illustrent une réalité particulière de certaines grandes affaires : leur point de départ peut être beaucoup plus discret que leur dénouement.

Une plainte déposée par un actionnaire. Une facture qui soulève des interrogations. Un appel passé par erreur. Un enregistrement conservé pendant des années.

Des détails presque ordinaires, jusqu’au moment où quelqu’un décide de les examiner de plus près.

Et parfois, plusieurs années plus tard, ces quelques secondes ou quelques lignes deviennent le point de départ d’une procédure qui finit devant un tribunal.